Jepeinsje

I

Le pain mange la table
et le pinceau son tableau
trouez trouez les pieds des mots

L'intérieur est trépignant
L'extérieur va grimé grinçant
Séparant les poils et les plumes
Coupant les cornes aux cordeaux
Trouez trouez os et cerveaux

Fixant le voyant l'entendant
Séparant le corps et son temps
Peignant de l'oeil et de la main
Avec des couleurs et des liens
Trouez le corps et ses éclairs
Laissez passer les rubans d'air

Tube éclaté vides égaux
Peinture enfouie dessous ma peau
Os du dedans et du dehors
Qui dévidez les glas du sort
Troué partout partout troué
Peigné peignant à l'aveuglé

II

Jepeinsje jesuisje
au tableau noir
où les toiles et torchons brûlent
jetoilje jetorchonje

tourbilloné de l'ignifuge
beurré de passés en cambouis
et de futurs et de bouibouis
qui bougent

Endormi dans les couleurs
et réveillé sur les pavés
Touchant les arbres écorcés
au bout du quai de la palette

Quelle heure est-ce dans l'incurvé
Dans le gratté dans l'espacé
dans la peau du peintre toilé
La lumière est une brouette
que pousse pousse un nouveau-né

III

Qui ocre
Qui informe
Qui pilote
Qui gouverne
Qui défigure
Qui éteint et ouvre la boucle des coulées
Peinture voyeuse

Tu ocres je caverne tu troglodytes
j'abhumanise à l'abhumanium
j'insecte nous mastiquons je poile de pierre
totémine gratiroc batimente

IV

Défense d'interdire
Là ou ailleurs
Plus aucun rien
Plus aucune surveillance
Exprimer d'être
n'être qu'entre
Plus aucune surveillance
Le vide éclate en racine d'air

V

Si c'était l'image
ce serait vaporisé
Si c'était un signe
Il ouvrirait la serrure
Si c'était fermé
Ce serait un trou
Si c'était ouvert
Ce serait personne
Si c'était une peinture
Ce serait une peinture

VI

Je peins sous la peau en racines d'air
Je peins sous la peau de toile sous la peau de chair
Sous la peau de racines d'air de poils de ciel
Je suis le couloir de chair de racines
de poils de ciel
Je lie et délie ralenti démasque
Je lève la peau du poil la peau de terre
Je lève le tableau de peau

 

Défense d'interdire

Il dessinait avec de la cire, de la bougie, de la poussière, les buées sur les vitres la peau des buvards.
Maintenant il prend un carton. Il lui fait une injection de "panographine" avec une petite seringue à aiguillette.
Les colonies de dessins apparaissent comme une dermatose, un champignonnage psychique, un psoriasis cristallisé sur le rose.
Le dessin se fixe alors aux ultrasons avec un sifflet à chien.
C'est l'opération majeure, la corticale, le coup de pouce du génie.
Mais l'oeil et la main ?
J'y arrive. Il était une fois un oeil en forme d'oreille ou plutôt en forme de sous-marin...

 

L'Heure du Biniou

Qui veut limiter la peinture à l'homme n'imite que lui-même, dirait un proverbe ancien.
Une peinture c'est la forêt, la fleur de lin, le cadmium ou la cochenille qui continuent à vivre parmi nous. Les êtres existent en-deçà et au-delà de l'homme. Un tableau est d'abord tableau, et ainsi il participe de l'inexplicable magma qui apparaît, disparaît, se troue ou se condense avec nos humeurs et nos soins.
Il est de l'équipe des phalènes et de Charles Quint.
Peindre est absurde dans l'absurde.
Notre époque vit sa peinture. On y conjugue sur tous les tons l'impératif de l'objectif. On prophétise, on mégalomanise et la matière et la plastique.
Feu vert, l'extrême non-figuration sans être un coelacanthe je la vis depuis le déluge. J'ai toujours participé avec le vif dans les choses les plus rapides comme les plus sourdes, leur imposant mes échanges comme elles m'imposent leur angle, leur changement, leur rudesse. Les Chinois sculptent des socles pour des pierres brutes.
J'ai commencé de dessiner pour dessiner, pour vivre sans mot, sans pensée réfléchie. D'abord jaillirent des parois du papier qui m'entourait de la tête aux pieds, des anatomies transhumaines, des métamorphoses cannibalistes, je traversais des règnes, j'étais mineur, j'étais corbeau.
Puis ces espaces furent mangés ou bus. Mosaïques de taches et de signes, je deviens bâtiment, tunnel. Les muscles jutèrent, les tubes s'allumèrent, entoilèrent l'inexplicable. Aucune représentation, aucune signification, aucune surveillance, un style d'être, une participation avec les gestes et les choses ventilant l'humain et le non-humain.
La peinture me regardait, son œil en face du trou. L'œil est en face, la toile est un miroir ouvert.
Des couleurs, des couches, des gratirocs jaillissent des formes, ce sont des gamahés, des non-non-formes. Des lacis de poils font des signes qui éclatent en catharsignes. L'acharnement, la concentration sur l'absurde, révolte contre la révolte. Une sorte de style archaïque innommable apparaît, et je salue du pinceau la belle visiteuse.
Marcel Duchamp l'anti-peintre disait devant cette dame-là ma peinture : "C'est du Pan-Art". D'accord à la fois tout et auto, mais surtout mobile, comme bon pied bon oeil.
Peindre me donne un vertige de l'absence du troué si proche me semble-t-il, cet acte-là du retour à la maison des Zen, des mots inventés dans l'extase de Sainte Hildegarde.
Je me sens ouvert aux participations saugrenues ou saintes, dans une enfance biologique, dépiauté, cœur et cerveau y allant de la chiffonnette et du pinceau.
Une hypothèse biologique, faisons flèche de tout bois, prétend que les origines humaines sont néoténiques.
Un brimborion de singe serait la boîte à surprise d'où jaillit le conquistador planétaire.
Est-ce cette nostalgie de l'inachevé qui me fait tenir pour l'imparfait de l'infini, suis-je vraiment le néotène comme le lézard mexicain aux yeux ocreux, lui aussi foetalisé d'après les hommes savants.
Mais j'ai les fontanelles à vif, l'infixé tout en ralenti ou en accéléré. Vivons non seulement le temps de l'homme, mais la minute de la lumière, le siècle de l'éphémère, l'heure du biniou.
L'imperméable, l'informel imaginent, trouent, éclatent au centre menacé de tout. Quelle promenade de quelqu'un, de personne au bout de la peau et des os ?
Je peins pour dire au non et au oui, aux vifs et aux autres : "Voulez-vous peindre avec moi ? ".

 

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