L'Aventure des objets
          " Ces objets ont joué dans ma vie un rôle suffisant pour que je me récuse de tenter sur eux un travail littéraire ou actuel "

L'Aventure des objets

Le 3 mai 1937, Camille Bryen donne une conférence au groupe d'Etudes Psychologiques de la Sorbonne sur son Aventure des objets. Il illustre ses propos par la projection de photographies de ses oeuvres, prises par Raoul Ubac (sous le pseudonyme de Raoul Michelet).
Quelques mois plus tard, le texte de la conférence est publié par José Corti illustré des clichés d'Ubac.
Le projet d'une publication de Cinq objets poétiques de C. Bryen, photographiés par Raoul Michelet, avait été annoncée dès 1936 dans le Manifeste dimensioniste.
René Debresse, qui avait édité Actuation poétique en 1934 (textes de Bryen et photographies d'Ubac), aura le projet de rééditer le livre en 1969 augmenté de nouveaux documents. Bryen rédige alors deux textes, restés inédits, dans lesquels il présente la suite de l'aventure...


Les objets à fonctionnement : Annonciateurs du Nouveau Réalisme

Dans le second manifeste du groupe, A quarante degré au-dessus de dada (Paris, mai 1961), Pierre Restany établit ainsi une filiation artistique, entre Tinguely, César, Klein... et Marcel Duchamp, dont Bryen fut le passeur d'une génération à l'autre. Le critique d'art suivait déjà avec intérêt, dès le milieu des années cinquante dans la revue Cimaise, le travail pictural de Bryen, mais il trouva dans ses objets à fonctionnement des travaux précurseurs qui annoncent le Nouveau Réalisme. Les artistes de ce mouvement ont inventés dans la décennie précédente un nouveau répertoire plastique basé sur la récupération d’objets du quotidien (affiches, ferraille, objets usuels…), et s’approprient la réalité dans le sillage dadaïste en réactualisant le principe du ready-made, élément constitutif de leur travail plastique. Le critique d’art trouve donc naturellement la source de ces nouvelles expressions chez Marcel Duchamp, mais aussi chez Camille Bryen.

 

Les Cinq objets poétiques :
(Photographies de Raoul Ubac, signées Michelet)

- Le Fantôme quotidien de Sade

 

 

« J'étais chez moi, un après-midi, dans un état d'exaltation coléreuse, quand, m'emparant d'objets que je trouvais sous ma main [...], je me mis à le réaliser sans image préconçue. Les éléments s'organisaient devant moi dans une logique qui était celle de l'objet et il fut terminé en quelques heures. [...] Ici, le processus onirique apparaît dans le fait que je me suis servi d'éléments parfaitement concrets et qui étaient déjà chargés d'une charge affective. [...] Cette forme doit avoir un rapport étroit avec l'organe sexuel de l'homme, [elle] ressemble à s'y méprendre au catogan du Marquis de Sade. »

Camille Bryen, L'Aventure des Objets, éditions José Corti, Paris, 1937, p. 8.

 

- Le Sein de la forêt

« Un soir, j'eus une vision hypnagogique extrêmement précise. Je voyais ce sein accroché à un arbre dans un paysage. Je m'endormis en pensant à un endroit très précis : au bois de Meudon. [...] La signification m'en semble être une volonté de liquidation de complexes enfantins teintés de paganisme. [...] L'arbre représente certainement l'image d'un homme et d'un homme au milieu d'autres hommes et qui pourrait bien être moi-même, en dernière analyse, abandon-nant son enfance. »

Camille Bryen, L'Aventure des Objets, éditions José Corti, Paris, 1937, p. 10.

 

- Les Seins grecs

« Une petite boîte en forme de brique, qui est originellement une boîte d'allumettes, contient un petit couteau, du beurre et du rouge à lèvres. Les seins ampoules allumés par l'électricité le sont encore par le contenu de cette singulière boîte d'allumettes, car le couteau sert à étendre sur la pointe des seins une mince couche de beurre après que le rouge à lèvres en ait aussi souligné les pointes. Nul doute que cet objet n'exprime [...] une femme dans l'état d'orgasme. [...] Les femmes grecques mettaient du rouge à la pointe de leurs seins. »

Camille Bryen, L'Aventure des Objets, éditions José Corti, Paris, 1937, p. 11.

 

- Etats de la mort

« Ce robinet ouvert fait fondre du sel dans [une] petite jambe. L'eau s'écoule ensuite à nouveau dans le réservoir quand on ouvre le couvercle et que l'on en découvre l'intérieur. Une jambe apparaît : c'est le positif de l'empreinte du couvercle. La Pallas Athénée est en creux alors que cette médaille est naturellement en relief sur la pierre tumulaire. Emmêlement lyrique des caractères, des identités de l'Amour et de la Mort.»

Camille Bryen, L'Aventure des Objets, éditions José Corti, Paris, 1937, p. 12.

 

- Morphologie du désir

« Morphologie du désir est composé d'une lampe électrique achetée à Uniprix, d'une bougie noire qui, éclairée par la lampe électrique - car elle est éclairée et ne s'allume pas - projette une ombre qui se confond […] avec son ombre vraie. Le jeu de cet objet réside dans le fonctionnement des ombres. […] Cet objet doit, dans mon esprit, fonctionner pour une seule personne dans une chambre noire. J'avais d'ailleurs pensé au début coiffer l'expérimentateur d'un chapeau de mineur pourvu d'une petite lanterne et de l'obliger, après avoir pris l'angle de l'ombre de la bougie, à déplacer lentement sa tête en synchronisme avec le chariot. »

Camille Bryen, L'Aventure des Objets, éditions José Corti, Paris, 1937, p. 14.

 

L'Aventure des objets - nouvelle préface

La pensée peut nous paraître résiduelle, la communication suspecte, ce qui m'intéresse encore dans L'Aventure des objets, c'est son aventure.
Elle se passe de glose. La vie de temps en temps me donne des nouvelles, comme ce manifeste introduisant le Nouveau réalisme de Pierre Restany qui déclarait :
"Dans le contexte actuel, les ready-made de Marcel Duchamp (et aussi les objets à fonctionnement de Camille Bryen) prennent un sens nouveau." (A 40 degrés au-dessus de Dada, mai 1961, Paris).
La Vie se charge ainsi de placer les créations dans de nouvelles situations, et je n'aurais pas à intervenir autrement qu'en proposant quelques informations, ayant trouvé naturel d'adjoindre dans la présente édition des documents de travaux ou contemporains de L'Aventure des objets ou plus récents, qui en sont comme des ricochets, et qui tous seront sans doute les témoignages de l'existence d'un art de comportement, dont je fus involontairement un anticipateur.
Parallèlement, en effet, à mes exercices poétiques et picturaux, la part que j'ai prise à la mise en place de la peinture non-figurative, qui est maintenant devenue un universel incontestable, j'ai toujours continué des tentatives de rejet d'extraversion et de table rase.
1935 en même temps ou presque que le Fantôme de Sade, je réalisais Cire, Bougie et Fumée, il s'agissait de se servir de l'instant, et d'en laisser apparaître des traces furtives et détumescentes.
1935 L'empreinte d'un pneu sur une feuille de papier blanc, ready-made actif, esthétique de l'absurde, anti-optique et anti-technique artistique.
1937 Une Joconde, dont il ne reste que le paysage, d'ailleurs traité comme un négatif photographique, ce qui lui donnait un aspect de site chinois, et déplaçait dans un espace imaginaire valeurs et perspectives. La Joconde était remplacée par le vide. Ce vide était noir. L'absence de la Mona Lisa, et sa substitution par une forme fantomatique donnait une unité onirique déplacée en profondeur.
"Ainsi tout le côté paysagiste tristement sensoriel, bien qu'il n'existe chez ce peintre qu'en appel vers une voyance insexuée du monde, disparaissait heureusement." ( La Chasse aux Lions, par Bryen, 1952, C.F.)
1938 Le réel devenu de plus en plus proche, se précise le rôle du miroir.
A l'exposition 50 ans de collages à Saint-Etienne, cet objet fut brisé.
Objet 1936, il s'agit d'une acomposition réalisée avec des objets trouvés dans la rue, ou confectionnés arbitrairement pour les besoins de la cause. Bague d'aluminium, ouate tachée d'encre, poupée démantibulée, rattachée avec des ficelles, boîte d'allumettes vitrifiée, avec un morceau de magazine illustré représentant le bas d'un visage féminin.
1948 une étoffe brûlée élevée à la spécificité d'une broderie exécutée par le feu. La protestation contre les arts appliqués. Anecdotiquement, cette oeuvre se confond ave un léger incendie dans la chambre d'hôtel où j'habitais à cette époque, et qui se nommait circonstantiellement l'Hôtel Palissy.
1959 Certificat d'Absence usage de l'absence comme moyen d'expression par le vide.
1961 La Bouteille à l'Amer autoportrait à l'eau, faux objet op-art destiné surtout à ridiculiser la mégalomanie artistique. Un objet anarcisse.
1967 Chapeauthéose. Depuis longtemps j'avais été agacé par la systématisation d'un procédé d'appropriation du réel comme seule méthode de création. Aux ready-made, aux appropriations, j'avais tout naturellement opposer dans un processus dialectique la désappropriation (Le Sein de la forêt), ou le sacrifice bouc-émissaire Hépérile éclaté (poème de Bryen éclaté par Raymond Hains et Jacques de la Villeglé).
Les évènements de mon existence, car il vaut mieux que ce soit elle qui en crée les péripéties, me permirent de réaliser une désappropriation de ma propre personne.
Je me trouvais à la librairie La Hune, quand je rencontrais fortuitement Eliane Brau, qui portait un objet de Brau à photographier. Cet objet était un petit chapeau op-art.
Je conçus l'idée de me désapproprier de ma personne, au profit du chapeau. Brau consulté par téléphone accepta cette désappropriation, qui prit le nom de Chapeauthéose.
Les éditions de luxe comprennent un nouvel objet, le "télépoème", que je considère comme un multiple solitaire, car par ce téléphone, on ne peut écouter mon poème que par une oreille.

 

 

 



L'Aventure des Objets - Nouvelle préface, manuscrit, vers 1969 (FF 938/2)