Hepérile éclaté
            " Je me liais avec des hommes, pas avec des mouvements "
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Témoignages (ou comment confronter les souvenirs...)

 

"Le 30 juin 1948, s'ouvre, au premier étage de la galerie Colette Allendy, rue de l'Assomption, à Paris, la première exposition des 'Photographies Hypnagoniques' de Raymond Hains. A cette occasion, il rencontre Camille Bryen qui expose des oeuvres abstraites au rez-de-chaussée."

Carton d'invitation de l'exposition 'Tapisseries et broderies abstraites', galerie Colette Allendy, 22 juillet au 14 août 1948. Artistes présentés : Angiboult, Arp, Bryen, S. Delaunay, Kosnik-Kloss, Schnell, Taeuber-Arp
cat. Raymond Hains : du grand Louvre aux 3 Cartier, Fondation Cartier pour l'art contemporain, 2 septembre 1994 au 15 février 1995, p. 147.

 

"La galerie Colette Allendy, qui est [...] le lieu où se côyoient les protagonistes de cette scène parisienne, accueille en juin 1948 les photographies 'déformées' du jeune Raymond Hains. C'est dans ce contexte, encore marqué par l'Exposition Internationale du Surréalisme de 1947, que Raymond Hains pénètre dans l'univers poétique et visuel de Camille Bryen qui présente au même moment, dans le même lieu, dans le cadre d'une exposition sur les tapisseries et broderies abstraites, une oeuvre intitulée Broderie du Feu."

Extrait du texte de Caroline Cros, "L'Abécédaire de Raymond Hains", in Raymond Hains : Oeuvres récentes, Nice : MAMAC, 22 juin au 10 septembre 2000, p. 19.
Carton d'invitation de l'exposition 'Photographies Hypnagogiques' de Raymond Hains à la galerie Colette Allendy, 1948

 

"Lorsque je faisais mes premières photos en 1946, j'imaginais un rapport possible entre ces photos et une préface en lettres déformées. J'avais l'intention d'écrire un texte moi-même ou d'en demander un à Charles Estienne. [...] Cela ne s'est jamais fait. Mais j'ai rencontré Camille Bryen chez Colette Allendy en 1948 à la suite de mon exposition Photographies Hypnagoniques ; je lui avais offert son nom en lettres déformées comme je le fis à Villeglé, à Goetz et à quelques autres. C'est à ce moment là que Bryen m'a proposé de déformer son petit poème Hépérile. On en a parlé pendant au moins deux ans. Bryen voulait devenir un poète volontairement illisible. Dans sa préface à Hépérile éclaté, il écrit "Vive le courant d'air de l'illisible, de l'inintelligible, de l'ouvert." Mais d'un autre côté, ce qui m'intéressait c'était aussi bien le lisible que l'illisible."

Extrait de l'entretien de Christian Schlatter avec Raymond Hains,
in Poésure et Peintrie : d'un art l'autre, Marseille : Centre de le Vieille Charité,
12 février au 23 mai 1993, Marseille : Réunion des Musées Nationaux, 1993, p. 270

 

"Dés 1950, j'ai travaillé avec Raymond Hains sur les Lettres éclatées. On devait faire le bottin éclaté ; on faisait éclater des noms de peintres, par exemple, Henri Goetz. On parlait de tout cela avec Bryen et c'est lui qui a créé l'enthousiasme. On a pris rendez-vous avec Bryen, le 1er mai 1952. On est allé au défilé du 1er mai à la Bastille, et ensuite chez Bryen. Je crois que Michel Tapié en sortait quand nous sommes arrivés. On a dit à Bryen de nous donner un texte. Il a dit : "j'ai un livre parfait". Là il a été malin, il devait connaître la paresse de Hains. On est parti avec le petit livre de Hépérile ; et puis on a commencé à faire des éclatements. Il y a plein de photos de déformations. Comme à l'époque il n'y avait pas le matériel voulu, il fallait tout retranscrire par le dessin. C'est ce dont je me suis chargé, mais n'importe qui pouvait le faire, c'était un travail purement artisanal. Moi, pour Hépérile, je n'ai rien fait. Tout est de l'invention de Hains. Je me suis approprié en partie le travail parce que je le trouvais magnifique. On a fait beaucoup d'essais auparavant. Le premier éclatement, c'est un texte sur la Vénus de Quinipili, en Bretagne, qui tous les six mois est jetée au fond d'un lac. C'était un livre de je ne sais plus quel Breton du XIXème siècle, achetée à la librairie de Bretagne, le premier texte que l'on a fait faire typographiquement. Ce fut chez Victor Michel pour voir ce que cela donnait. Pour faire des clichés au trait, ce n'était pas la peine de se payer Victor Michel. La maquette du livre était impeccable, on ne pouvait pas se tromper, et pourtant la mise en page de la première édition était ratée. On voulait une couverture moutarde, il avait aussi ratée la couleur qui faisait caca d'oie. Comme ce n'était pas possible, l'imprimeur a tout repassé en noir. Des éclatements passaient d'une page à l'autre et, dès le début d'Hépérile, il y avait un clou. On ne savait pas que dire à un imprimeur qu'il y a un clou c'était la pire des insultes, car il n'y a que les apprentis qui laissent paraître un clou. Le cliché au trait, c'était une plaque de zinc clouée aux quatre coins. L'ouvrier na pas vu qu'un clou était donc mal enfoncé et simprimait sur le livre. Cétait formidable, c'était la première que l'on parlait du clou, symbole de l'appropriation, dans l'oeuvre de Hains. Finalement, il y a eu une transaction avec l'imprimeur. Il nous a dit : "je vais vous refaire un autre livre à trois cent exemplaires." Là, on a choisit une couverture grise, sur un papier plus épais. On a sorti ça le 19 juin 1953, à l'occasion d'une exposition de Bryen chez Colette Allendy. On est arrivé avec dix livres le jour du vernissage. Il y a eu douze livres vendus en un an. Dans "Art d'Aujourd'hui" est paru un article avec une reproduction, écrit par un ami de Bryen ; c'est tout pour le côté sérieux du journalisme. Les Georges Ravon et autres compères de la Presse ne manquèrent pas l'occasion pour faire rire"

Entretien de Daniel Abadie avec Jacques de la Villeglé daté du 3 mars 1976, in Raymond Hains et la photographie,
Paris : CNAC, Musée d'Art Moderne, 20 mai au 5 juillet 1976

 

"Par goût du graphisme, [Raymond Hains] utilise, à partir de 1950, ses verres cannelés pour déformer les noms de ses amis Goetz, Vitali, Villeglé et Bryen et créer ainsi des lettres éclatées ou 'ultra-lettres'. Hépérile, l'un des euls poèmes phonétiques de Camille Bryen, éclaté en ultra-lettres en 1953, devient ainsi le 'premier poème à dé-lire'. Imprimé en noir sur blanc, le texte, dont le sens original est abstrait par les déformations des lettres devient un objet esthétique. Dans le tract qui accompagne le poème, Raymond Hains écrit : "Par une démarche analogue, il est possible de faire éclater la parole en ultra-mots qu'aucune bouche humaine ne saurait dire".

cat. Raymond Hains : du grand Louvre aux 3 Cartier,
Fondation Cartier pour l'art contemporain,
2 septembre 1994 au 15 février 1995, p. 146
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Dessin de l'hypnagogoscope par Raymond Hains, vers 1950

 

"Je connaissais Hains depuis de longues années, lorsqu'il a commencé l'aventure de Hépérile éclaté. Cétait une chose qui s'est faite très lentement parceque c'était un homme assez secret et qu'il avait inventé l'hypnagogoscope, qui était une machine caractérisée par le fait qu'elle ne pouvait fonctionner que si on redessinait après ce qu'elle avait fait. En dernier ressort, on en voyait peut-être pas beaucoup l'utilité mais enfin elle fonctionnait comme cela. Il y a eu alors de longs conciliabules et au bout d'un certain temps, Villeglé et Hains m'ont demandé si je voulais bien laisser éclater Hépérile. Ce livre avait déjà une vie mythique dans ce milieu : c'était un tout petit livre tiré à très peu d'exemplaires qui je donnais parfois à des gens qui le perdaient parce qu'il était tout petit. La légende dit même que Pierre Loeb, qui fut mon marchand, en avait donné un comme ticket d'autobus. Le fait de passer à l'hynagogoscope m'intéressait naturellement pour une raison que j'avais donné dans le petit tract du livre, c'est que j'avais un compte d plus en plus précis à régler avec le langage réfléchi dans son côté informatique.
Ce qui mintéressait c'était le mauvais coup porté à l'information, d'un point de vue, si l'on veut, public. Comme un homme masqué que je suis, plus secrètement, l'histoire d'Hépérile éclaté entrait en ligne de compte dans un travail de dépossession, pour la création d'un côté sacrificiel, si je puis dire, puisqu'il s'agit d'un livre book-émissaire. C'était une tentative que j'avais déjà entamée avec les désappropriations telles que le Sein dans la forêt et d'autres actes de ce genre et que j'ai continué avec Jean-Louis Brau dans la "Chapeauthéose de Bryen" où je me désappropriais moi-même au profit d'un petit chapeau. C'est ce côté masqué qui fait que Hépérile éclaté est pour moi un livre très important dans mes travaux, car je le considère, en quelque sorte, comme une désappropriation active.
Ce n'était pas du tout des désappropriations de Hains et de Villeglé à cette époque là ; eux étaient plutôt intéressés par l'histoire des ultra-lettres. Moi-même j'avais une position assez réservée vis-à-vis de leurs options concernant les affiches : j'étais plutôt tenté de laisser les affiches à l'état sauvage. [...] Je n'étais donc pas tellement excité par le fait de mettre une affiche déchirée dans une galerie ou un musée plutôt que de la laisser dans la rue. Par contre, je suis très intéressé par l'esprit de Villeglé et par la démarche de Hains. Je crois qu'Hépérile éclaté a été pour lui la voie royale où devait se développer son autisme verbal, à la fois bienveillant et milinariste : mais c'est en quelque sorte sa voie, l'un des rares échos moyenâgeux qui puisse encore se promener dans notre monde à l'heure actuelle."

 
Entretien de Daniel Abadie avec Camille Bryen daté du 30 mars 1976, in Raymond Hains et la photographie, Paris : CNAC, Musée d'Art Moderne,
20 mai au 5 juillet 1976
     

"Quel est le rôle de Camille Bryen dans Hépérile éclaté ?
- Je n'étais pas très chaud pour faire ça avec Bryen. Je voulais le faire avec Charles Estienne. Parce que j'aimais beaucoup Charles Estienne qui est le premier critique à avoir parlé de moi, avec Pierre Descargues. Par contre j'ai connu Bryen à mon exposition chez Colette Allendy, je l'aimais beaucoup, on sortait beaucoup ensemble, et donc je pense que Bryen a fait le lien entre ma génération et celle de Duchamp. Il était plus jeune que les surréalistes. Mais il connaissait Tristan Tzara, avec qui Serge Berna (ndlr : membre fondateur de l'Internationale Lettriste) jouait aux échecs tous les soirs au coin de la rue des Ciseaux et de la rue du Four.
- Alors l'idée du livre Hépérile éclaté avec les lettres cannelées, c'est de toi ?
- C'est moi qui ait voulu faire un livre. Et c'est moi qui ai écrit le manifeste, ça s'appelle un livre bouc-émissaire, parce qu'André Gide disait : "Les livres envahissent mon appartement, ils prennent la place de la vie, on écrit baucoup trop, jai beaucoup trop écrit moi-même." Et lorsque j'ai eu recours à Villeglé, parce que j'aimais beaucoup Villeglé, je voulais l'associer à mon travail. Tu sais qu'il était allé à Nantes pour l'architecture. Mais j'avais des problèmes techniques et je lui ai demandé de me redessiner les lettres. Parce que j'aurais dû employer des films kodalithes et partir d'un négatif, alors que je suis parti d'un positif, et ça donnait des ombres. D'autre part, il avait son frère qui le finançait, il habitait chez moi, rue Delambre, et on a donc sorti ce livre à compte d'auteur. Nous avons partagé les frais."

Extrait de l'entretien de Raymond Hains avec Jacques Donguy, "L'Oeil photographique",
in Bernard Blistène, Une Histoire de l'Art au XXème siècle,
Paris : Beaux-Arts Magazine, Centre Georges Pompidou, s.l., s.d., p. 123.

 

"En 1952, [avec un] verre cannelé, Raymond Hains fait éclater la typographie du poème de Camille Bryen, Hépérile. Hépérile éclaté est un pur tableau abstrait sans début ni fin. Raymond Hains s'en explique lui-même : "Après avoir recherché une sorte de dépaysement surréaliste, soit en partant d'objets répétés par des jeux de miroirs ou par des prismes, soit en faisant des surimpressions, des solarisations ou des déformations - toujours par des moyensspécifiquement photographiques - j'ai été amené à ce qu'il est convenu d'appeler l'abstraction, c'est-à-dire faire abstraction du sujet". Fasciné dans le cas de Pénélope et d'Hépérile éclaté, comme il l'avait été devant les affiches déchiréees, par l'émergence de formes abstraites imprévues [...] Raymond Hains se confie à l'oeil technologique et aléatoire de son appareil et, ce faisant, invalide tour à tour l'identité de l'objet photographié - ce qu'il nomme le sujet -, de son histoire - en particulier dans le cas du film qui en dessinerait le mouvement -, et, finalement de cet autre sujet, le sujet supposé savoir, l'artiste."

Extrait de Guy Tortosa, "Raymond l'abstrait", in cat. Raymond Hains, Poitiers : Musée Sainte-Croix, 13 avril au 12 juin 1989, Angoulême : FRAC Poitou-Charentes, 13 avril au 23 mai 1989, New York : PS 1 Museum, octore à novembre 1989, Poitiers : éditions Musée de la ville de Poitiers et de la Société des Antiquaires de l'Ouest, p. 33-35. (citation de Raymond Hains : in Quand la Photographie devient l'objet, Almanach Prisma de la Photographie, Paris : éditions Prisma, 1953)

 

 

 

 

HEPERILE n.pr. (mot inconnu) 1. LITTER . Titre d’un poème phonétique écrit par Camille Bryen en 1949. 2. LITTER . Titre d’un ouvrage de Bryen publié en 1950 chez l’éditeur Pierre-André Benoît. Ce minuscule livre de 5 cm de côté, édité à 19 exemplaires, contient le poème du même nom. (Hépérile, 1950, Alès : éd. P.A.B., 12 p.) 3. PEINT. Titre d’une œuvre informelle que Bryen a peinte en 1951 (Hépérile, n° 12, huile sur toile, 1951, 146 x 97 cm, Paris : Musée National d’Art Moderne). 4. Nom d’oiseau.

HEPERILE ECLATE expr. 1. LITTER . Titre de l’ouvrage de Raymond Hains et Jacques de la Villeglé, dans lequel ils éclatent en ultra-lettres le poème de Camille Bryen au moyen de l’hypnagogoscope, et font du poème incompréhensif un texte illisible, du sonore un visuel (Hains, Villeglé, Hépérile éclaté, 1953, Paris : Librairie Lutécia, 20 p.).2. « Hépérile éclaté : l’intrusion du verre cannelé dans la poésie ». Tract annonçant la parution du livre des futurs affichistes (textes de Bryen et de Hains et Villeglé). 3. SERIG . Titre d’une œuvre de Raymond Hains, reproduisant en trois panneaux la couverture et une page intérieure de l’ouvrage publié 36 ans plus tôt (Hains, Hépérile éclaté, 1989, sérigraphie sur phorex, 3 x 128 x 100 cm, Nantes : Musée des Beaux-Arts).

BRYEN ECLATE expr. Titre de l’exposition organisée au Musée des Beaux-Arts de Nantes du 7 février au 16 mars 1981.

L’AVENTURE D’HEPERILE expr. Titre d’un texte écrit par Bryen en décembre 1952 ou 1953, où il évoque son passage de la littérature à la peinture.

 

 

 

 

 


En 1953, Raymond Hains et Jacques Villeglé éclatent la typographie d'un livre publié par P.A.B. trois ans plus tôt, Hepérile. Celui-ci renferme dans ses cinq centimètres de côté un court poème éponyme de Bryen. Le texte est passé au travers d'une machine, l'hypnagogoscope, procédé optique de déformation de l'image. Le fait que le poème soit phonétique augmente les niveaux de dé-lectures possibles : la déconstruction du langage laisse place à une déconstruction des formes, d’incompréhensible le poème se fait illisible.

Dans le tract-préface, qui se présente sous forme de ‘prière d’insérer’ dans l’ouvrage, Bryen déclare : « Vive le courant d’air de l’illisible, de l’inintelligible, de l’ouvert ! En écrivant Hépérile en mots inconnus, je criais organiquement sans référence au vocabulaire – cette police des mots… Aujourd’hui, grâce à Raymond Hains et à Jacques de la Villeglé, les deux Christophe Colomb des ‘ultra-lettres’, voici le premier livre heureusement illisible […], le premier poème à dé-lire ».